{"id":4570,"date":"2021-01-04T19:45:28","date_gmt":"2021-01-04T18:45:28","guid":{"rendered":"https:\/\/bonjourseville.com\/?p=4570"},"modified":"2021-03-16T11:14:17","modified_gmt":"2021-03-16T10:14:17","slug":"historias-de-itaca-i","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/bonjourseville.com\/fr\/historias-de-itaca-i\/","title":{"rendered":"Histoire(s) d&rsquo;Itaca (I)"},"content":{"rendered":"\n<p><em>Cette s\u00e9rie de textes est issue de mes conversations avec Jos\u00e9 Antonio Campillo, fondateur et propri\u00e9taire d&rsquo;Itaca, incontournable club, ouvert en 1979, de la rue Amor de Dios, \u00e0 S\u00e9ville. Les premi\u00e8res ont eu lieu par t\u00e9l\u00e9phone, entre Paris et S\u00e9ville, en octobre 2020. Ensuite, il y a eu d&rsquo;autres rencontres en t\u00eate-\u00e0-t\u00eate dans divers caf\u00e9s et bars s\u00e9villans, qui m&rsquo;ont permis de peaufiner l&rsquo;histoire du club, indissociable de celle de la vie de Jos\u00e9 Antonio et de la ville elle-m\u00eame.<\/em><br><\/p>\n\n\n\n<!--more-->\n\n\n\n<p><strong>Paris, dix heures du matin. Octobre 2020. Jos\u00e9 Antonio Campillo d\u00e9croche le t\u00e9l\u00e9phone depuis S\u00e9ville. Sa voix profonde et d\u00e9termin\u00e9e, un peu fatigu\u00e9e, coule ponctu\u00e9e d&rsquo;un rire timide et honn\u00eate. Comme on dit en fran\u00e7ais, il y a des gens qui ont le feu sous la glace. Jos\u00e9 Antonio doit appartenir \u00e0 ce type de personnes : sa vie, je le comprendrai bient\u00f4t, a toujours avanc\u00e9 anim\u00e9e d&rsquo;une ardeur in\u00e9puisable, d&rsquo;un engagement sans faille pour la libert\u00e9. Aujourd&rsquo;hui, il me parle du petit potager qu&rsquo;il a am\u00e9nag\u00e9 dans sa maison du quartier de l&rsquo;Alameda de H\u00e9rcules, au bout duquel se dresse un des murs de l&rsquo;\u00e9glise du Sagrado Coraz\u00f3n (\u00ab il y a des jours, quand je travaille la terre, o\u00f9 je me voit en moine clo\u00eetr\u00e9. Qui l\u2019aurait cru\u2026 \u00bb). La \u00ab couronne de la retraite \u00bb n&rsquo;a pas r\u00e9ussi \u00e0 entraver son \u00e9lan, toujours au service de la vie associative de la ville. Avec un regard lucide et alerte sur l&rsquo;actualit\u00e9, Jos\u00e9 Antonio partage avec moi son inqui\u00e9tude face \u00e0 la r\u00e9surgence de l&rsquo;extr\u00eame droite, qui, conjugu\u00e9e aux chavirements provoqu\u00e9s par la pand\u00e9mie, ne fait que renforcer l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 de cet esprit combatif : \u00ab \u00c0 ce stade, je ne vais pas offrir une d\u00e9pression ou une mauvaise pens\u00e9e \u00e0 qui que ce soit. Il ne faut pas se laisser abattre, <em>maric\u00f3n<\/em>. Chaque \u00e9poque de conqu\u00eate en termes de libert\u00e9 est suivie d&rsquo;une r\u00e9action contraire. J&rsquo;ai v\u00e9cu des moments plus difficiles que celui-ci et me voici, toujours debout \u00bb. Sa vie, et les \u00e9v\u00e9nements qui ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 l&rsquo;ouverture d\u2019Itaca, en t\u00e9moignent.<\/strong><br><\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Tout a chang\u00e9 quand un ami a commenc\u00e9 \u00e0 nous envoyer des films porno depuis Paris.&nbsp;\u00bb En plus des b\u00e9b\u00e9s (1), au d\u00e9but des ann\u00e9es 80, le porno venait aussi de la capitale de France. Si le mouvement de lib\u00e9ration homosexuelle avait d\u00e9j\u00e0 fait son apparition \u00e0 S\u00e9ville, les films, entre autres, de Jean-Daniel Cadinot, le mythique r\u00e9alisateur de X gay, \u00e9taient alors un Eldorado pour les gays de la ville. Seul un bar rue Amor de Dios, Itaca, projetait ses \u0153uvres certains soirs, apr\u00e8s la fermeture au grand public. Itaca avait ouvert peu de temps avant. Timidement gay au d\u00e9but, son comptoir attirait intellos et boh\u00e8mes des deux sexes, qui assistaient aux lectures po\u00e9tiques et aux rencontres libertaires qui y \u00e9taient r\u00e9guli\u00e8rement organis\u00e9es. Depuis la mort de Franco en 1975, S\u00e9ville, et l&rsquo;Alameda de H\u00e9rcules en particulier, connaissait une effervescence in\u00e9dite en termes de cr\u00e9ation et de lib\u00e9ration. Mais l&rsquo;arriv\u00e9e du porno allait provoquer un changement de cap chez Itaca. L\u00e0, en petit comit\u00e9, a germ\u00e9 un projet qui allait r\u00e9volutionner le <em>milieu<\/em> s\u00e9villan et la ville elle-m\u00eame. Jos\u00e9 Antonio se souvient : \u00ab Apr\u00e8s la fermeture, nous restions entre potes, nous projetions les films et nous branlions ensemble. Aussi simple que \u00e7a. En une semaine, la rumeur s&rsquo;est r\u00e9pandue comme une tra\u00een\u00e9e de poudre et, d\u00e8s l&rsquo;ouverture, il y avait des gens qui attendaient que je passe le porno. \u00c0 plusieurs reprises, j\u2019ai d\u00fb avancer le moment de la projection sous la pression des clients. Certains gar\u00e7ons venaient avec leurs copines, partaient et revenaient tout seuls ensuite. Bient\u00f4t, cette situation est devenue difficile \u00e0 g\u00e9rer.&nbsp;\u00bb<br><\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>REBEL WITH A CAUSE <\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Jos\u00e9 Antonio est n\u00e9 \u00e0 Villanueva del R\u00edo y Minas, dans le Nord de la r\u00e9gion de S\u00e9ville. \u00ab Une petite ville mini\u00e8re avec une v\u00e9ritable structure par classes sociales, o\u00f9 on \u00e9tait oblig\u00e9 de rester dans la zone qui nous correspondait. Chaque quartier avait ses infrastructures, ainsi que ses propres espaces de divertissements. Les gens ne se m\u00e9langeaient que pour faire des achats dans le magasin central, qui, comme tout, appartenait \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 qui exploitait les mines.&nbsp;\u00bb Une sir\u00e8ne marque les heures et les rythmes de la ville. Quand elle ne sonne pas, les femmes descendent dans la rue, sachant que quelque chose s&rsquo;est pass\u00e9, que peut-\u00eatre leurs maris ou leurs enfants sont morts \u00e9cras\u00e9s dans les galeries. Parfois, toute la ville s&rsquo;habille de deuil. Jos\u00e9 Antonio retient les larmes quand il rem\u00e9more ces sc\u00e8nes, avec cette pudeur qui, chez lui, c\u00f4toie la bravoure. \u00ab&nbsp;Ce climat d&rsquo;oppression \u00e9tait blind\u00e9 par une culture de supr\u00e9matie de l&rsquo;homme, du m\u00e2le, extr\u00eamement homophobe.&nbsp;\u00bb D\u00e8s le d\u00e9but, la volont\u00e9 de changer les choses, de subvertir le syst\u00e8me social, jaillit indomptable d&rsquo;une source d&rsquo;inconfort. \u00ab J&rsquo;\u00e9tais un coq de combat. J&rsquo;\u00e9tait en r\u00e9bellion contre le monde parce que, au fond, je savais que je n&rsquo;y avais pas ma place. Tout vient de mon orientation sexuelle, de l&rsquo;impossibilit\u00e9 de l&rsquo;accepter dans un environnement aussi hostile. Bien s\u00fbr, j&rsquo;avais des convictions personnelles tr\u00e8s claires, mais mon implication dans la lutte \u00e9tait un exutoire \u00e0 ma r\u00e9pression. Le coupable, c\u2019\u00e9tait le syst\u00e8me, comment pourrait-il en \u00eatre autrement. J&rsquo;ai \u00e9crit un article sur le maire de la ville, que j&rsquo;accusais de l\u00e9cher le cul du franquiste. Puis j&rsquo;ai fond\u00e9 le Club de la Juventud Minera (Club de la jeunesse mini\u00e8re) pour rassembler la jeunesse de la ville contre la s\u00e9gr\u00e9gation qui nous divisait.&nbsp;\u00bb Cet humble projet, qui a produit un germe de lutte importante, refl\u00e8te \u00e9galement la volont\u00e9 de Jos\u00e9 Antonio de rassembler les gens, qui sera tr\u00e8s pr\u00e9sente dans la gen\u00e8se, et tout au long de l\u2019histoire, d&rsquo;Itaca. \u00ab&nbsp;Plus tard, quand je suis all\u00e9 \u00e0 And\u00fajar pour \u00e9tudier avec les j\u00e9suites, j&rsquo;\u00e9tais d\u00e9j\u00e0 enhardi.&nbsp;\u00bb La premi\u00e8re gr\u00e8ve organis\u00e9e dans une \u00e9cole en Espagne est l&rsquo;id\u00e9e de Jos\u00e9 Antonio. Pour protester contre le directeur, qui entend imposer une amende de 25 pesetas pour chaque mauvaise note \u00e0 un corps \u00e9tudiant majoritairement issu de familles ouvri\u00e8res, un appel \u00e0 l\u2019\u00e9meute est lanc\u00e9. \u00ab Je pense qu&rsquo;au fond, je voulais juste m&rsquo;int\u00e9grer, \u00eatre comme les autres. J&rsquo;\u00e9tais terrifi\u00e9 \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e que quelqu&rsquo;un remarque mon homosexualit\u00e9. Ma r\u00e9bellion cachait ma peur et en m\u00eame temps lib\u00e9rait ma col\u00e8re. Pendant les \u00e9t\u00e9s, je retournais chez moi et m&rsquo;amusais avec des filles.&nbsp;\u00bb A l&rsquo;autre bout du t\u00e9l\u00e9phone, la figure du p\u00e8re est \u00e9voqu\u00e9e pour la premi\u00e8re fois. Il appara\u00eetra plusieurs fois au cours de nos conversations, tel un jalon. Comme l&rsquo;origine, et avec les ann\u00e9es aussi la gu\u00e9rison, de la honte, de la col\u00e8re, de la blessure. \u00ab Quand j&rsquo;avais 11 ans, mon p\u00e8re a appris que dans notre quartier on m&rsquo;appelait p\u00e9d\u00e9 et il m&rsquo;a battu presque \u00e0 mort. Chr\u00e9tien militant, il a toujours \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s impliqu\u00e9 dans les affaires sociales de l&rsquo;\u00c9glise. Lors de la Guerre civile, il a combattu avec les fascistes, simplement parce que c&rsquo;\u00e9tait comme \u00e7a. Il n\u2019\u00e9tait qu&rsquo;une victime de son \u00e9poque, de cette \u00e9ducation qui v\u00e9n\u00e9rait la virilit\u00e9. \u00c9tonnamment, il a fini par accepter mon homosexualit\u00e9 presque mieux que moi.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image\"><img loading=\"lazy\" width=\"761\" height=\"1024\" src=\"https:\/\/bonjourseville.com\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/082F68F4-ED15-41E4-A24B-10239A752174_1_201_a-1-761x1024.jpeg\" alt=\"\" class=\"wp-image-4542\" srcset=\"https:\/\/bonjourseville.com\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/082F68F4-ED15-41E4-A24B-10239A752174_1_201_a-1-761x1024.jpeg 761w, https:\/\/bonjourseville.com\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/082F68F4-ED15-41E4-A24B-10239A752174_1_201_a-1-223x300.jpeg 223w, https:\/\/bonjourseville.com\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/082F68F4-ED15-41E4-A24B-10239A752174_1_201_a-1-768x1034.jpeg 768w, https:\/\/bonjourseville.com\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/082F68F4-ED15-41E4-A24B-10239A752174_1_201_a-1.jpeg 1393w\" sizes=\"(max-width: 761px) 100vw, 761px\" \/><figcaption>Cartel de la manifestaci\u00f3n del 25 de junio de 1978.<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p><strong>M\u00caME LA GIRALDA S\u2019EST HABILL\u00c9E EN ROSE<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 la fin des ann\u00e9es 60, apr\u00e8s le lyc\u00e9e, Jos\u00e9 Antonio s&rsquo;installe \u00e0 S\u00e9ville et commence \u00e0 travailler \u00e0 l&rsquo;ISA (Industrias Subsidiarias de Aviaci\u00f3n). \u00ab \u00c0 l&rsquo;usine, j&rsquo;ai rapidement sympathis\u00e9 avec le mouvement syndical, le seul moyen qui existait alors pour canaliser la lutte contre la dictature. Il ne faut pas oublier que Franco continuait de tuer. Jusqu&rsquo;\u00e0 la fin, le r\u00e9gime n&rsquo;a cess\u00e9 de purger la dissidence. Pendant ces ann\u00e9es, mon engagement et ma peur vis-\u00e0-vis de mon orientation sexuelle sont all\u00e9s de pair. J&rsquo;ai commenc\u00e9 dans la Fraternit\u00e9 ouvri\u00e8re d&rsquo;action catholique, puis je suis pass\u00e9 au syndicat Comisiones Obreras, o\u00f9 je suis devenu secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral de la corporation du m\u00e9tal. En tant que repr\u00e9sentant syndical, j&rsquo;\u00e9tais tr\u00e8s appr\u00e9ci\u00e9 au sein de l&rsquo;usine mais, en m\u00eame temps, j&rsquo;ai continu\u00e9 \u00e0 cacher mon orientation sexuelle \u00e0 tout le monde, y compris \u00e0 moi-m\u00eame. J&rsquo;\u00e9tais vraiment mort de peur. \u00bb Pendant des ann\u00e9es, il axe sa vie sur le travail : il participe \u00e0 toutes les r\u00e9unions possibles, organise des rencontres, dort quatre heures par jour. Il voit \u00e9galement des psychiatres \u00e0 la recherche d&rsquo;un rem\u00e8de \u00e0 son orientation. Sa vie sexuelle est inexistante. De Comisiones Obreras, il passe \u00e0 la CNT et c&rsquo;est l\u00e0 que le MHAR (Mouvement homosexuel d&rsquo;action r\u00e9volutionnaire), qui pr\u00e9pare alors un acte qui deviendra la premi\u00e8re Pride en Andalousie, a crois\u00e9 son chemin. Cette rencontre fortuite sera une planche de salut, une bouff\u00e9e d&rsquo;oxyg\u00e8ne, et 1978 l&rsquo;ann\u00e9e qui va tout changer. Jos\u00e9 Antonio passera de la \u00ab&nbsp;chapelle syndicale&nbsp;\u00bb \u00e0 la rue, o\u00f9 il criera son identit\u00e9. \u00ab L\u00e0, il y a eu un d\u00e9clic et j&rsquo;ai rejoint le groupe du MHAR, dont le parcours a commenc\u00e9 curieusement lors d&rsquo;une r\u00e9union dans l&rsquo;une des salles du palais de l&rsquo;archev\u00eaque \u00e0 S\u00e9ville. Son activit\u00e9 n&rsquo;a dur\u00e9 qu&rsquo;un an et a d\u00e9bouch\u00e9 sur la c\u00e9l\u00e8bre manifestation du 25 juin 1978, dans laquelle nous r\u00e9clamions l&rsquo;abolition de la loi franquiste de&nbsp;Peligrosidad y Rehabilitaci\u00f3n Social, qui r\u00e9primait durement l&rsquo;homosexualit\u00e9 et qui \u00e9tait toujours en vigueur. \u00c7a ne devait \u00eatre qu&rsquo;une r\u00e9union dans les locaux de Comisiones Obreras rue Calatrava; elle a fini par descendre dans la rue et se joindre, dans une ambiance enflamm\u00e9e, \u00e0 la manifestation organis\u00e9e sur la Plaza del Triunfo. Ce jour-l\u00e0, trois membres du MHAR ont d\u00e9pli\u00e9 un drapeau rose avec le slogan <em>Libertad sexual<\/em> du haut de la Giralda. Il a ondoy\u00e9 pendant 20 minutes, avant d&rsquo;\u00eatre retir\u00e9. \u00c0 partir de ce moment, il \u00e9tait clair qu\u2019il n&rsquo;y avait plus de retour en arri\u00e8re possible, ni pour moi ni pour la lutte.&nbsp;\u00bb <\/p>\n\n\n\n<p><strong>DESTINATION ITACA<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Jusqu&rsquo;\u00e0 tr\u00e8s r\u00e9cemment, la vie d&rsquo;un homosexuel commen\u00e7ait dans une certaine mesure quand il en rencontrait d&rsquo;autres comme lui. Il comprenait alors qu&rsquo;il n&rsquo;\u00e9tait pas le seul. L&rsquo;angoisse se calmait ; l&rsquo;horizon s&rsquo;\u00e9largissait. Gr\u00e2ce au MHAR, Jos\u00e9 Antonio commence \u00e0 c\u00f4toyer d&rsquo;autres types de gens. Dans un appartement du Parque Alcosa, quartier ouvrier de S\u00e9ville, il fr\u00e9quente une tentative de commune libertaire o\u00f9 sont organis\u00e9s repr\u00e9sentations de th\u00e9\u00e2tre exp\u00e9rimental et d\u00e9bats politiques. Il s&rsquo;implique \u00e9galement dans la lutte de plusieurs associations de quartier. \u00ab J&rsquo;\u00e9tais dans le syndicat mais, \u00e0 partir de l\u00e0, j&rsquo;ai commenc\u00e9 \u00e0 m&rsquo;identifier surtout au mouvement libertaire, qui m&rsquo;offrait une possibilit\u00e9 d&rsquo;\u00e9panouissement. Parler d&rsquo;amour et d&rsquo;\u00e9ducation libres me comblait plus qu&rsquo;organiser des gr\u00e8ves \u00bb, plaisante-t-il \u00e0 l&rsquo;autre bout du fil. Un membre du groupe lui propose des excursions \u00e0 la campagne, \u00e0 la plage. Ils dorment sous les \u00e9toiles et, pendant le trajet de retour en moto \u00e0 S\u00e9ville, Jos\u00e9 Antonio, assis derri\u00e8re, l&rsquo;entoure de ses bras. Faisant confiance aux signaux qu&rsquo;il per\u00e7oit chez l&rsquo;autre et emport\u00e9 par l&rsquo;atmosph\u00e8re de lib\u00e9ration de cette ann\u00e9e-l\u00e0, il d\u00e9cide alors, enfin, de franchir le pas. \u00ab J&rsquo;ai fini par lui avouer mes sentiments et lui, tr\u00e8s surpris, m&rsquo;a assur\u00e9 qu&rsquo;il n&rsquo;y avait rien de sa part. Il a ensuite racont\u00e9 \u00e0 tout le monde ce qui s&rsquo;\u00e9tait pass\u00e9. Dans l&rsquo;usine et dans mon quartier, on a commenc\u00e9 \u00e0 dire que j&rsquo;\u00e9tais p\u00e9d\u00e9. J&rsquo;ai demand\u00e9 quelques jours de cong\u00e9s. Je commen\u00e7ais \u00e0 en avoir marre de vivre sous la peur. Ils ont fini par me licencier, du travail et du syndicat (<em>ceci est un syndicat de classes, il n&rsquo;y a pas de place pour les p\u00e9d\u00e9s<\/em>, m&rsquo;ont-ils dit). J&rsquo;avais d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 licenci\u00e9 d&rsquo;autres fois, j&rsquo;avais m\u00eame \u00e9t\u00e9 en prison, mais toujours pour des raisons politiques. Dans ces moments-l\u00e0, mes coll\u00e8gues se mettaient en gr\u00e8ve ou s&rsquo;enfermaient dans l&rsquo;usine pour exiger ma r\u00e9int\u00e9gration. Cette fois, j&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 licenci\u00e9 en raison de mon orientation sexuelle.&nbsp;\u00bb  R\u00e9trospectivement, ce coup, plut\u00f4t que de tuer, a stimul\u00e9 la volont\u00e9 de Jos\u00e9 Antonio qui, avec l&rsquo;indemnit\u00e9 de d\u00e9part, a d\u00e9cid\u00e9 d&rsquo;ouvrir un petit bar rue Amor de Dios. Encourag\u00e9 par les \u00e9v\u00e9nements r\u00e9cents, par le contact avec des personnes partageant ses m\u00eames id\u00e9es et par la rencontre avec Antonio Morillo, qui, comme lui, avait \u00e9t\u00e9 licenci\u00e9 pour son homosexualit\u00e9, ce nouveau projet a canalis\u00e9 son esprit tumultueux et a donn\u00e9 un nouveau sens, plus coh\u00e9rent, \u00e0 sa vie.<br><\/p>\n\n\n\n<p><strong>P\u00e8re<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab J&rsquo;ai beaucoup appris de mon p\u00e8re, comme il l&rsquo;a fait de moi.&nbsp;Il a beaucoup r\u00e9fl\u00e9chi lorsque j&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 en prison pour des raisons politiques.&nbsp;Je pense qu&rsquo;il s&rsquo;est rendu compte que l&rsquo;\u00c9glise ne devrait pas \u00eatre bas\u00e9e uniquement sur la charit\u00e9.&nbsp;Ce doit \u00eatre avant tout une r\u00e9volution.&nbsp;J&rsquo;\u00e9tais dans cette r\u00e9volution.&nbsp;Dans les exercices spirituels qu&rsquo;il faisait avec ses compagnons, il a commenc\u00e9 \u00e0 parler de justice et d&rsquo;amour.&nbsp;Mon homosexualit\u00e9 l&rsquo;a compl\u00e8tement chang\u00e9, m\u00eame si nous n&rsquo;en avons jamais parl\u00e9 ouvertement.&nbsp;Mon p\u00e8re avait beaucoup plus de capacit\u00e9 que moi d&rsquo;assumer et d&rsquo;accepter.&nbsp;Dans ses derni\u00e8res ann\u00e9es, il m&rsquo;a m\u00eame accompagn\u00e9 \u00e0 une manifestation de revendication et, une fois, je l&rsquo;ai fait visiter Itaca, avec le bar vide.&nbsp;Heureusement, l&rsquo;h\u00e9ritage que mon grand-p\u00e8re a l\u00e9gu\u00e9 \u00e0 mon p\u00e8re, ce poison misogyne et homophobe que tant d&rsquo;hommes buvaient, et boivent, a fini par se dissoudre. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Le deuxi\u00e8me volet de <em>Histoire(s) d&rsquo;Itaca<\/em> sera publi\u00e9e samedi 6 f\u00e9vrier. <\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-image\"><figure class=\"aligncenter\"><img loading=\"lazy\" width=\"960\" height=\"911\" src=\"https:\/\/bonjourseville.com\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/208F6EE2-9A0C-4B55-901B-92452681370F.jpeg\" alt=\"\" class=\"wp-image-4460\" srcset=\"https:\/\/bonjourseville.com\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/208F6EE2-9A0C-4B55-901B-92452681370F.jpeg 960w, https:\/\/bonjourseville.com\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/208F6EE2-9A0C-4B55-901B-92452681370F-300x285.jpeg 300w, https:\/\/bonjourseville.com\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/208F6EE2-9A0C-4B55-901B-92452681370F-768x729.jpeg 768w\" sizes=\"(max-width: 960px) 100vw, 960px\" \/><figcaption>Drapeau avec le slogan  <em>Libertad sexual<\/em> du haut de la Giralda, 25 juin de 1978.<\/figcaption><\/figure><\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-image\"><figure class=\"aligncenter\"><img loading=\"lazy\" width=\"1024\" height=\"686\" src=\"https:\/\/bonjourseville.com\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/AF7C80FD-656D-45E0-AB87-E4C11C739CDC-1024x686.jpeg\" alt=\"\" class=\"wp-image-4476\" srcset=\"https:\/\/bonjourseville.com\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/AF7C80FD-656D-45E0-AB87-E4C11C739CDC-1024x686.jpeg 1024w, https:\/\/bonjourseville.com\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/AF7C80FD-656D-45E0-AB87-E4C11C739CDC-300x201.jpeg 300w, https:\/\/bonjourseville.com\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/AF7C80FD-656D-45E0-AB87-E4C11C739CDC-768x514.jpeg 768w\" sizes=\"(max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><figcaption>Soir\u00e9e romaine \u00e0 Itaca (photo Jos\u00e9 Antonio Campillo). <\/figcaption><\/figure><\/div>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-image\"><figure class=\"aligncenter\"><img loading=\"lazy\" width=\"1024\" height=\"761\" src=\"https:\/\/bonjourseville.com\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/Num\u00e9riser-14-copie-1024x761.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-4499\" srcset=\"https:\/\/bonjourseville.com\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/Num\u00e9riser-14-copie-1024x761.jpg 1024w, https:\/\/bonjourseville.com\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/Num\u00e9riser-14-copie-300x223.jpg 300w, https:\/\/bonjourseville.com\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/Num\u00e9riser-14-copie-768x571.jpg 768w\" sizes=\"(max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><figcaption>Soir\u00e9e romaine \u00e0 Itaca, ann\u00e9es 1990 (photo Jos\u00e9 Antonio Campillo). <\/figcaption><\/figure><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Cette s\u00e9rie de textes est issue de mes conversations avec Jos\u00e9 Antonio Campillo, fondateur et propri\u00e9taire d&rsquo;Itaca, incontournable club, ouvert en 1979, de la rue Amor de Dios, \u00e0 S\u00e9ville. Les premi\u00e8res ont eu lieu par t\u00e9l\u00e9phone, entre Paris et S\u00e9ville, en octobre 2020. 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